| Les
médias au Québec : la situation
Sommaire:
La presse écrite et la liberté de presse
La presse écrite a été le premier média
à s’adresser à une vaste population. Le contexte de la deuxième
moitié du XIXème siècle y était favorable : on assistait
simultanément à un début d’alphabétisation des couches populaires
(facteur social), au développement du salariat et de la
publicité
(facteurs économiques) et à des innovations en matière de
presses à imprimer (facteur technique). La presse écrite
devenait une entreprise.
Comme les journaux s’étaient historiquement
développés dans la lutte contre l’autorité politique, la
reconnaissance de la liberté de la presse par l’État a été
considérée comme une étape importante des relations entre
État et presse écrite. La liberté de presse signifiait d’abord
et avant tout (et signifie toujours) la liberté d’entreprendre,
ce qui explique pourquoi la presse écrite est beaucoup moins
encadrée, en termes de réglementation ou de législation,
que les autres médias. On peut cependant se demander si
la liberté de presse mène toujours à une diversification
de la presse.
La concentration dans la presse quotidienne
En effet, 116 ans après la création du quotidien
La Presse
et 90 ans après celle du quotidien Le Devoir,
le Canada a atteint le taux de concentration du capital
en matière de presse quotidienne le plus élevé des pays
occidentaux. Suite à une série de transactions échelonnées
entre 1992 et 1999, Hollinger
a racheté tous les journaux de Southam,
ce qui amené le groupe de Conrad Black à posséder 56,2%
des quotidiens canadiens. Celui-ci a vendu
récemment (novembre 2000) les titres du groupe
québécois Unimédia,
dont font partie trois quotidiens francophones (Le
Soleil, Le Droit et Le Quotidien), au groupe
Gesca/Power
(auquel appartenait déjà La Presse)
de sorte qu’aujourd’hui 97,2% des journaux québécois appartiennent
à deux groupes : Quebecor
et Gesca/Power.
Seul le quotidien Le Devoir (3,5 % du tirage québécois) demeure
indépendant.
Il y a eu des tentatives de création de
nouveaux journaux depuis la naissance réussie du Journal de Montréal
en 1964 – une naissance qui a bénéficié d’une grève des
employés de La Presse
– mais l’ensemble des expériences (du Jour lancé
par des militants et des militantes du Parti Québécois au Fleuve publié par une association
coopérative située à Rimouski) ont échoué.
Par
ailleurs, les trois grands groupes (Hollinger,
Quebecor
et Gesca/Power
possèdent aussi des intérêts dans d’autres pays. Hollinger
est présent notamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne.
De son côté, Quebecor concentre dorénavant non seulement
une bonne partie du marché de la presse écrite au Québec,
mais aussi au Canada anglais suite au rachat de la compagnie
torontoise Sun
Media. Il possède par ailleurs de nombreuses
imprimeries de par le monde et se classe au premier rang
dans ce domaine en Amérique du Nord. Il a aussi fait l’acquisition
en 1997 de la chaîne télé Télévision
Quatre Saisons (TQS, mise en vente toutefois
en septembre 2000) et devrait obtenir sous peu (avec la
Caisse de dépôt et du placement du Québec) la prise de
contrôle du câblodistributeur numéro un au Québec, Vidéotron, propriétaire de la chaîne de télévision TVA. C’est le groupe québécois le plus important dans le
secteur de la communication. Il est suivi par le Groupe
Transcontinental (GTC) qui s’est développé autour de la
presse magazine et de la presse d’affaires.
Notons également que Bell
Canada Entreprises (BCE) et Thompson (propriétaire du Globe and Mail et de plusieurs autres journaux) viennent
de réaliser une importante fusion. La transaction devra
être approuvée par le Conseil
de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes
(CRTC).
La concentration dans la presse hebdomadaire
Quebecor
et le groupe
Transcontinental sont d’ailleurs les deux entreprises
qui dominent la presse magazine. Sur une dizaine d’années
(1985-1995), les profits de ce type de presse ont été multipliés
par quatre au Québec. Certes, on a pu constater parallèlement
une augmentation du nombre de titres ainsi que la présence
d’un certain nombre d’éditeurs indépendants, mais la tendance
générale est à la concentration du capital, notamment dans
les créneaux les plus rentables. En 1997, le Groupe
Transcontinental possédait presque 33% du marché
contre un peu plus de 16% pour Quebecor.
Quant à la distribution, elle est contrôlée par trois groupes :
les messageries de presse Benjamin, les messageries Dynamique
et les messageries de presse internationale. Notons enfin
que la publication la plus vendue en langue française au
Québec est d’origine étrangère puisqu’il s’agit du magazine
Sélection du Reader’s
Digest.
La place très marginale de la presse
alternative
En revanche, la presse écrite alternative
connaît bien des difficultés depuis les années quatre-vingt.
Les publications parallèles, qui avaient été créées dans
les années soixante autour des mouvements de contestation
québécois (Parti-pris, Québec-Presse, etc.), ont connu un
reflux important, notamment pour des raisons économiques.
On pourrait toutefois assister à un certain regain autour
des nouveaux mouvements sociaux, comme le suggère la rencontre
regroupant, en 1999, une cinquantaine de médias alternatifs
de presse écrite au Québec autour d’Altermédia.
La radiodiffusion : un ensemble
encadré par des lois et une réglementation mais également
marqué par la concentration de la propriété
Contrairement aux médias imprimés, la radio
et la télévision sont soumis à la fois à un processus de
législation (du Gouvernement et du Parlement) et à un processus
de réglementation (appliquée par le CRTC).
La différence tient au fait queles ressources matérielles
nécessaires à la production radiophonique
hertzienne sont limitées : le nombre de
stations émettrices dépend du nombre de fréquences et ces
fréquences sont limitées naturellement par des longueurs
d’ondes. Qualifiant les ondes radio de ressources naturelles
appartenant à la collectivité, le Canada a donc choisi,
dans les années 30, de réglementer la radio. Il l’a fait
en adoptant un système mixte, c'est-à-dire un système combinant
des éléments des deux modèles alors en force : le modèle
européen de monopole étatique (les stations de radio appartiennent
à l’État) et le modèle états-unien de la concurrence (les
stations de radio appartiennent à des entreprises privées).
Le Canada a également choisi un système mixte pour la télévision.
La loi
sur la radiodiffusion la plus récente (1991)
a entériné le classement de la radio et de la télévision
en trois catégories : public, privé et communautaire.
L’ensemble de ces médias forme le «service public».

La radio : une rentabilité et une
concentration moyennes
Bien que le secteur de la radiodiffusion
ait été encadré par des lois et des règlements, cela n’a
pas empêché que se manifeste une tendance à la concentration
du capital, le CRTC,
soucieux de la rentabilité du secteur, ayant adopté une
politique souple en la matière.
La radio a notamment été touchée par la
tendance à la concentration en 1994 lorsque les entreprises
Télémédia et Radiomutuel ont proposé de créer un nouveau
réseau, baptisé Radiomédia,
qui a obtenu de fait le monopole de la diffusion d’informations
radiophoniques de la part d’un organisme privé au Québec.
La radio demeure cependant le secteur des médias où la concentration
du capital est la moins importante: le réseau Radiomutuel
possédant 10,5% des parts de marché et le réseau Télémédia
en possédant 9,6%. Toutefois, la situation pourrait évoluer
avec la convergence entre les secteurs de l’audiovisuel,
de l’informatique et des télécommunications et avec le développement
de contenus multimédia mêlant textes, images et sons. En
témoigne le fait qu’en 1999 Astral a pris possession de Radiomutuel, qui est devenu
à cette occasion un acteur majeur de la radio (voir la structure
corporative, très détailée, des entreprises que
compose Astral en format pdf). Notons qu’Astral était déjà un acteur majeur de la télévision spécialisée
avec la propriété de 9 des 15 chaînes francophones spécialisées.
La télévision : une forte augmentation
des services mais une concentration bien réelle
À la télévision, l’augmentation des services
s’est accompagnée d’une augmentation de la concentration
du capital. En ce qui concerne la télévision généraliste,
il y a deux réseaux privés francophones au Québec: TVA, qui a dorénavant une zone de diffusion pan-canadienne
et TQS,
qui est diffusé sur le territoire québécois. Il y a aussi
deux réseaux privés anglophones: l’un pan-canadien, CTV,
et l’autre présent dans une forte majorité de provinces,
dont le Québec, Global.
Le groupe
TVA (structure corporative en format pdf), qui
possède le réseau
TVA, appartient au groupe Vidéotron,
le principal câblodistributeur au Québec, qui contrôle au
total 29,2% du marché de la télévision et dont l’offre d’achat
par Quebecor
et ses partenaires (dont nous avons déjà vu la place importante
au sujet de la presse écrite, voir la fiche sur la vente de Vidéotron) a été acceptée par ses
actionnaires et est en attente d’approbation par le CRTC.
TQS
appartient pour le moment au groupe Quebecor,
mais a été mis en vente en septembre à la suite de l’acceptation
de l’offre d’achat de Vidéotron. Enfin, il y a trois réseaux publics: deux pan-canadiens
dans chacune des deux langues officielles du pays (Société Radio-Canada et Canadian
Broadcast Corporation) et l’autre pan-québécois
en français, Télé-Québec.
En complément des secteurs public et privé,
il y a aussi la télévision communautaire, diffusée sur un
canal du câble, le Canal Vox. C’était du moins une obligation jusqu’au 1er
janvier 1998 pour les câblodistributeurs. Ces derniers ne
sont maintenant plus contraints de rendre accessible à leur
public un canal consacré à des émissions de télévision communautaire.
Nous verrons si ce type de télévision survivra dans les
années à venir dans un contexte marqué par la recherche
de la rentabilisation maximale.
La multiplication des moyens de diffusion
et l’omniprésence de quelques groupes
La câblodistribution a été placée sous la
responsabilité du CRTC,
qui attribue le monopole de l’exploitation sur un territoire
donné. Le Canada est l’un des pays les plus câblés au monde
avec plus de 70% d’abonnés. Au Québec, Vidéotron et Cogeco
se partagent 85% du marché (73,2% pour Vidéotron
suite au rachat en 1996 de l’un de ses deux concurrents,
CFCF, et 11,7% pour Cogeco).
Même avant l’acquisition de Vidéotron par Quebecor,
ils possèdaient déjà la moitié des stations de télévision
traditionnelle. À l’échelle canadienne, Rogers, Vidéotron,
Shaw
et Cogeco
concentrent presque 77% des abonnés.
La transmission par radiophonique
hertzienne traditionnelle et la câblodistribution
sont concurrencées depuis la moitié des années quatre-vingt-dix
par la distribution de services par satellite. Des cinq
demandes qui avaient été acceptées par le CRTC,
deux projets ont finalement été concrétisés : ExpressVu
et Star
Choice. L’entreprise ExpressVu est devenue BellExpressVu
suite à l’acquisition par Bell
Canada Entreprises (BCE) de l’ensemble des parts.
Quant à Star
Choice, il compte parmi ses actionnaires principaux
le premier câblodistributeur de l’Ouest du pays, Shaw.
Une fois encore, on observe que les entreprises qui développent
de nouvelles technologies sont celles qui jouaient déjà
un rôle majeur dans le secteur des communications. Enfin,
la transmission par radiophonique
hertzienne est maintenant aussi utilisée dans
le cas du système de distribution multipoints (SDM). Au
Québec, l’opérateur est Look
TV.
Depuis 1984, le nombre de services distribués
par ces entreprises a nettement augmenté.En langue française,
les premières chaînes autorisées ont été Canal Famille,
Météomédia,
Musique Plus et TV5
en 1988, le Réseau
des Sports (RDS) en 1989, Canal D et le Réseau
de l’information (RDI) en 1995, Le Canal Nouvelles
(LCN), Le Canal
Vie, Musimax et Teletoon
en 1997, Canal
Évasion, Canal Z, Historia et Séries
Plus en 1999, ce qui fait un total de 15 chaînes.
Il y en a par ailleurs 29 en anglais et 5 dans des langues
tierces. Or, Canal Famille et Canal D appartiennent augroupe
Astral,
qui possède aussi 50% des parts dans Séries
Plus et dans Historia (les 50% autres étant la
propriété d’Alliance Atlantis). Le Canal Vie et Canal Z
appartiennent à Radiomutuel à 100% alors que ce dernier
possède 50% des actions de Musique
Plus, de Musimax (les 50% autres étant la propriété du groupe CHUM
Ltd.). Enfin, RDI,
RDS
et LCN appartiennent respectivement à la SRC, à Netstar
et à TVA. Le CRTC
vient par ailleurs d’accepter le projet de la nouvelle chaîne
spécialisée, la Télé
des Arts, parrainé par Radio-Canada,
Télé-Québec, BCE
Média inc., la Sept Arte (compagine française) et l’Équipe Spectra.
À côté, il y a la télévision payante. Ce
type de chaîne a été autorisé dès 1982 par le CRTC,
mais les services en question ont connu des problèmes financiers
dès le départ. Les «survivants» sont aujourd’hui The
Movie Network en anglais et Super Écran en français,
tous deux propriété d’Astral.
Enfin, la télévision à la carte est proposée
avec un service pan-canadien en français: Canal
Indigo, qui appartient notamment à Viewer’s
Choice (Rogers, Astral
et Netstar); un service pan-canadien en anglais: Sports/Specials
Pay-per-view (dont le principal actionnaire est CTV,
qui vient d’être racheté par BCE);
un service en anglais dans l’Est du pays: Viewer’s
Choice; et un service en anglais dans l’Ouest
du pays: Home Theatre, propriété de Western
International Communications (WIC).
Comme on peut donc s’en rendre compte, malgré
la multiplication des services depuis le début des années
80, on retrouve souvent les mêmes noms. La concentration
en matière de propriété a encore fait un bond supplémentaire
en 1999 lorsqu’Astral
est devenu l’actionnaire majoritaire de Radiomutuel, ce
qui lui permet d’avoir des parts dans 9 des 15 services
spécialisés en français.
L’ouverture des marchés ou les «telcos»
contre les «câblos»
Dans le secteur des télécommunications,
les grandes entreprises sont les opérateurs du téléphone,
à commencer par l’opérateur historique, Bell
Canada. Les grandes manœuvres sont nombreuses
aussi dans ce secteur. À titre d’exemple, au cours des six
premiers mois de 1999, l’opérateur états-unien Ameritech a pris 20% du capital de Bell
Canada dont les activités principales ont lieu
au Québec et en Ontario alors qu’il y a eu deux fusions
importantes afin de lutter contre la domination de Bell
Canada : la première entre BC Tel et Telus
(les opérateurs respectifs de Colombie-Britannique et de
l’Alberta); la deuxième entre les quatre compagnies des
provinces de l’Atlantique (Île-du-Prince-Édouard, Nouveau-Brunswick,
Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve).
Dans le contexte de la convergence entre
les secteurs de l’audiovisuel, de l’informatique et des
télécommunications, ces entreprises historiquement situées
dans le secteur des télécommunications ne peuvent plus être
ignorées lorsqu’on s’intéresse aux médias. Dorénavant, les
entreprises de télécommunications sont en concurrence directe
avec les câblodistributeurs. Après que le secteur des services
téléphoniques ait été ouvert à la concurrence, en 1992 dans
un premier temps dans le cas des appels interurbains, en
1994 dans un deuxième temps avec la téléphonie locale, les
«telcos» ont eu accès au marché des services vidéo. Parallèlement,
les «câblos» ont obtenu le droit de proposer des services
de télécommunications. Enfin, les «telcos» et les «câblos»
peuvent posséder des médias. Bell
Canada Entreprises a ainsi créé une filiale baptisée
BCE
Média Inc. en 1999. Celle-ci vient d’ailleurs
d’acquérir une partie des publications deThompson
(fusion BCE-Thompson), ainsi que la station de télévision
CTV
(en attente d’approbation par le CRTC).
Les «câblos» et les «telcos» cherchent à
se positionner en tant que réseaux de communication à haut
débit permettant de transporter à la fois du texte, du son
et des images, fixes et animées, suite à la numérisation
progressive des informations. L’enjeu principal consiste
à imposer un «tuyau» plutôt qu’un autre, notamment au moment
où Internet se développe. Alors que les câblodistributeurs
comptent sur des réseaux de distribution qui proposent une
bande passante plus large (qu’ils doivent adapter afin qu’ils
soient bidirectionnels), les opérateurs de télécommunications
misent sur le déploiement de nouvelles techniques comme
le système des lignes numériques à paires asymétriques (LNPA
ou ADSL
en anglais), qui permet de proposer un service 30 fois plus
rapide tout en gardant le traditionnel fil de cuivre comme
infrastructure de base (auquel il faut également apporter
des modifications techniques). La lutte a maintenant également
lieu pour le transport des données informatiques, à commencer
par celles qui circulent sur Internet.
Convergence technique et convergence
économique
On pourrait croire que la libéralisation
des marchés crée une plus grande concurrence. Or, ce n’est
que partiellement le cas puisque nous retrouvons essentiellement
les mêmes entreprises qu’avant. La différence majeure réside
dans le fait qu’elles se retrouvent maintenant en situation
de concurrence dans plusieurs secteurs alors qu’elles avaient
auparavant un statut dominant, voire monopolistique, dans
un seul secteur. Par ailleurs, l’ouverture des marchés jadis
cloisonnés a tendance à favoriser le rapprochement d’entreprises
qui s’ignoraient jusqu’à maintenant. Celles-ci constituent
des alliances, parfois des fusions, afin de partager différentes
expertises.
On assiste également à l’internationalisation
des marchés, internationalisation relative dans le cas canadien
puisque les entreprises du secteur de la communication ne
peuvent être détenues majoritairement par des capitaux étrangers.
Dans le contexte de la mondialisation de l’économie, l’objectif
des autorités politiques nationales consiste à avoir un
champion dans des secteurs névralgiques qui fera bonne figure
sur les marchés étrangers, plutôt qu’une véritable concurrence
sur le marché national. Grâce à la libéralisation, à la
convergence et à l’internationalisation, l’opérateur historique
des télécommunications canadiennes, Bell,
continue ainsi d’occuper un rôle de premier plan, qui s’est
même renforcé à certains points de vue. Certes, Bell
a perdu des parts sur son marché d’origine, celui des télécommunications,
mais il en a gagné avec sa pénétration sur d’autres marchés.
Bell
fournit dorénavant non seulement des services téléphoniques
locaux et interurbains fixes mais aussi des services de
téléphonie mobile, des services d’accès à l’Internet et
de transmission de données à haute vitesse ainsi qu’un service
de distribution par satellite de radiodiffusion directe
(SRD).
La forte présence étrangère dans l’origine
des contenus multimédias
La
convergence est accompagnée d’une autre tendance, le développement
de contenus multimédias, qui intègrent sur une même interface
du texte, du son et des images. Ceux-ci sont considérés
comme étant stratégiques pour rentabiliser les bandes
passantes de plus en plus larges mises à disposition
des publics domestique et professionnel. Le premier support
utilisé a été le cédérom. Sur le marché grand public, les
entreprises québécoises ont du mal à prendre une place importante
à cause de la présence de multinationales comme Microsoft ou Time-Warner,
qui produisent des contenus adaptables sur plusieurs marchés.
Au Québec, ce sont les éditeurs Quebecor
et le Groupe
Transcontinental qui ont été les plus actifs
dans le secteur de l’édition de contenus multimédias jusqu’à
maintenant. Au-delà des disques comme le cédérom et ses
successeurs (dont le DVD-ROM), l’enjeu réside dans le développement
d’Internet en tant que moyen de véhiculer des contenus informationnels
et culturels, notamment multimédias. Certains considèrent
d’ailleurs que le «réseau des réseaux» préfigure une nouvelle
façon de mettre en valeur ce type de produit et participera
de ce fait à la tendance à la marchandisation de la culture
et de l’information. Pour le moment, certaines questions
cruciales, comme celle du droit d’auteur, n’ont pas été
tranchées et la gratuité «traditionnelle» des contenus mis
en ligne à laquelle les internautes ont été habitués freinent
la marchandisation.
Marchandisation et démocratie
L’implantation d’un nouveau média a toujours
été caractérisée par la coexistence de plusieurs motivations
plus ou moins complémentaires, plus ou moins contradictoires.
On retrouve d’un côté des personnes qui cherchent à en faire
un moyen de communication démocratique et de l’autre, des
personnes qui cherchent avant tout à rentabiliser les activités
proposées. Traditionnellement, la quasi-totalité des activités
de la presse écrite ont été menées selon des impératifs
de rentabilisation du capital, mais les stations de radio
et les canaux de télévision publics et communautaires répondaient
plutôt à une mission sociale, éducative et culturelle, offrant
en quelque sorte un contrepoids. L’équilibre obtenu freinait
le processus de marchandisation. Certains signes suggèrent
que l’équilibre est aujourd’hui rompu en raison de la domination
croissante du secteur privé et qu’on assiste à une marchandisation
progressive de l’information et de la culture. À tout le
moins, on observe d’une part la diminution du rôle joué
par la Société
Radio-Canada, autrefois central dans le secteur
de la radiodiffusion, et d’autre part, l’intérêt manifesté
par un nombre croissant de groupes privés envers le vaste
secteur de la communication en raison de sonpotentiel économique.
En fin de compte, la question qui se pose
est celle de la diversité des contenus. La concentration
de la propriété peut mener à une certaine uniformisation
de ceux-ci parce qu’elle favorise des économies d’échelle.
Au début des années 80, la Commission Kent s’était penchée
sur les liens entre le type de propriété d’une entreprise
et la qualité de l’information dispensée. Elle avait noté
qu’au fur et à mesure que l’on s’éloigne du statut d’entreprise
indépendante et que l’on passe du statut de journal parmi
d’autres journaux à celui de simple filiale de conglomérat,
le service rendu (l’information) perd de son importance
au profit de la recherche du rendement financier. On risque
alors de diminuer, sinon supprimer, tout travail jugé non
rentable.
Le financement : la publicité toujours
importante, les abonnements en hausse
Les revenus d’origine publicitaire demeurent
essentiels. C’est le cas de la presse écrite qui en tire
70% de ses ressources, le reste étant assuré essentiellement
par les ventes au numéro ou par abonnement. Dans le cas
de la radio privée, la publicité constitue l’unique recette,
alors que la radio publique n’y a plus accès depuis les
années soixante-dix. La télévision généraliste privée tire
aussi tous ses revenus de la publicité, mais elle est concurrencée
par la télévision généraliste publique, Radio-Canada devant faire de plus en plus souvent appel
à la publicité étant donné la diminution des attributions
publiques. Enfin, la télévision spécialisée et les services
les plus récents comme le paiement à la séance bénéficient
du développement des abonnements. Ces derniers constituent
d’ailleurs maintenant la principale source de dépenses des
ménages au Canada en matière de télévision.
Le Québec : un marché qui reste
modeste mais qui est (un peu) protégé
En 1970, un peu plus de 20% des foyers canadiens
étaient abonnés au câble. Le taux a dépassé les 70% en 1986.
Il en a résulté une augmentation considérable de l’offre
pour une majorité de la population au Québec d’où une certaine
fragmentation de l’audience. Entre 1970 et 1997, les parts
de marché de Radio-Canada
et de TVA ont ainsi diminué de 11% et 8% dans la région de Montréal.
Cela a forcément fragilisé les recettes publicitaires de
ces deux réseaux. Pourtant, certaines émissions continuent
à avoir du succès et jouent un rôle rassembleur. Ainsi,
une série comme La
Petite Vie diffusée sur Radio-Canada
a eu plus de 3 millions de téléspectateurs à l’automne 1998
selon Nielsen et plus de 3,5 millions de téléspectateurs
et téléspectatrices selon BBM.
Ce taux de pénétration très important au sein de la population
québécoise n’assure pourtant pas une rentabilisation des
produits parce que la taille du bassin de population demeure
faible. En conséquence, les maisons de production québécoises
ne peuvent proposer des contenus aussi chers que leurs homologues
états-uniennes. Alors qu’une série québécoise haut de gamme
comme Omerta
coûte environ un million de dollars pour 60 minutes, une
série états-unienne milieu de gamme comme Beverly Hills
coûte en moyenne 3 fois plus pour la même durée. Contrairement
à la première, la deuxième peut compter à la fois sur un
large amortissement sur le marché national et sur des ventes
importantes à l’étranger. Si les productions québécoises
arrivent à survivre, c’est parce qu’elles bénéficient du
caractère singulier du peuple québécois en termes culturels,
notamment grâce au partage de la langue française, par rapport
au reste de l’Amérique du Nord.
Le secteur de la publicité n’échappe pas
à la concentration et à l’internationalisation du capital.
On assiste aujourd’hui à une recomposition du marché avec
notamment le rachat de BCP Communication par l’agence française
Publicis en 1997. C’est ainsi qu’est né Publicis Canada. Notons toutefois que la formation de grands
groupes a été compatible, jusqu’à maintenant, avec la création
de petites entreprises qui, depuis les années 70, ont répondu
aux goûts culturels spécifiques du public québécois.
Une dynamique qui ne se reflète que partiellement
en termes de création d’emplois
Dans son ensemble, le vaste secteur des
communications est dynamique, mais ce dynamisme ne semble
pas être accompagné par une forte création d’emplois. L’industrie
de la radio et de la télévision a vu ses effectifs augmenter
légèrement au cours des années quatre-vingt-dix et ce, grâce
au développement de la télévision spécialisée et dans une
moindre mesure, de la télévision payante. Par contre, les
effectifs de la radiodiffusion publique, notamment ceux
de la SRC,
ont été réduits considérablement. Dans le secteur des télécommunications,
il y a eu une baisse des effectifs permanents partiellement
compensée par une augmentation des emplois à temps partiel
et des emplois occasionnels. On comptait environ 80 000
personnes au Canada en 1996 dans ce secteur, à comparer
avec les 17 000 emplois du secteur de la radio et de
la télévision privée (dont un peu moins de 4000 au Québec)
auxquels il convient d’ajouter les 10 000 emplois de
Radio-Canada (plus de 13 000 dans les années quatre-vingt
dix).
La lutte entre Ottawa et Québec :
vers une résolution du problème d’ordre international ?
Pour comprendre le développement du secteur
de la communication au Québec et au Canada, il faut aussi
tenir compte des questions politiques et plus particulièrement,
de la «bataille des compétences», c'est-à-dire la juridiction
des gouvernements provincial et fédéral. Tout a commencé
en 1929 quand le gouvernement québécois de Louis
Alexandre Taschereau a contesté pour la première
fois l’autorité fédérale avec le vote d’une loi sur la radio.
Deux ans plus tard, la Cour
suprême tranchait en faveur d’Ottawa. La «bataille
des compétences» reprit toutefois en 1945 lorsque Maurice
Duplessis signifia son intention de créer un
organisme baptisé Radio-Québec. Les autorités fédérales
répondirent qu’elles n’accepteraient pas d’attribuer de
permis d’exploitation à un organisme de ce genre. Le dossier
refit surface en 1968 lorsque le gouvernement québécois
fit part de son intention d’investir dans la création d’une
chaîne de télévision éducative en faisant valoir que le
secteur de l’éducation relevait de la compétence des provinces.
Obtenant alors gain de cause, les pouvoirs publics québécois
créèrent Radio-Québec. Ce fut également l’époque (1969)
de la création successive d’un Ministère chargé du secteur
des communications à Québec puis à Ottawa. La bataille continua
ensuite notamment autour de la câblodistribution et ce fut
encore le fédéral qui l’emporta, suite à plusieurs décisions
de la Cour
suprême.
À partir du début des années quatre-vingt,
le débat fédéral-provincial a perdu de son importance en
raison du changement d’orientation dans les politiques gouvernementales
lié à la remise en cause de l’État providentialiste. D’une
part, le développement de Radio-Québec, devenu Télé-Québec,
a été sévèrement contraint par les restrictions budgétaires
effectuées notamment au nom de la politique du «déficit
zéro». D’autre part, pour les mêmes raisons, l’appui du
Québec aux médias communautaires – qui n’avaient pas intéressé
Ottawa – a été fortement réduit. Pourtant, de temps en temps,
la question des compétences resurgit. Ainsi, Québec a revendiqué
un pouvoir de décision lors du développement de politiques
en matière d’inforoutes à partir de la moitié des années
quatre-vingt-dix, en argumentant surtout à partir de la
défense de la présence de la langue française sur l’Internet.
Néanmoins, il semble bien que le jugement de la Cour
suprême de 1994 portant sur la compétence exclusive
du fédéral en matière de communications soit là pour durer.
Par ailleurs, le rôle des pouvoirs publics
nationaux tend à diminuer en raison de différents facteurs :
la mondialisation économique et financière qui contribue
à la formation d’entreprises transnationales; le rôle accru
d’organismes de taille internationale, comme l’UNESCO
et l’Union
internationale des télécommunications (UIT);
ainsi que la création d’autres instances comme l’Organisation
mondiale du commerce (OMC) qui estiment être
compétentes dans le domaine des communications. On observe
donc deux phénomènes : la remise en cause de l’autonomie
du politique par rapport à l’économique (illustrée entre
autres par le projet de l’Accord
Multilatéral des investissements (AMI) et ses
suites) et le transfert des lieux de décision politique
des États vers des instances internationales.
Convergence et réglementation
Pour les années à venir, l’un des défis
majeurs qui se posent est lié à la convergence, entendue
comme la possibilité de retransmettre tout type d’information
(image, son, texte) sur tout support auparavant dédié à
des usages spécifiques (ordinateur, téléphone, téléviseur)
et sur tout type de réseau (réseau téléphonique, réseau
câblé, réseau micro-ondes, réseau satellite, etc.). La convergence
remet fondamentalement en cause les frontières entre les
différents moyens de communication jusqu’à maintenant en
vigueur. Ceux-ci pouvaient être en effet considérés comme
relevant: soit du modèle de la «communication de point à
masse» (radio et télévision), soit du modèle de la «communication
de point à point» (téléphone). Or, ces deux catégories correspondaient
à deux conceptions différentes de la législation et de la
réglementation. Dans le premier cas, les autorités politiques
ont essayé de favoriser la diffusion de certains contenus
avec des objectifs sociaux et culturels. Nous l’avons vu
dans les cas de la radio et de la télévision. Dans le deuxième
cas, elles ont nettement séparé «contenant» et «contenu»
estimant que ce dernier relevait de la vie privée. Le cas
le plus exemplaire est celui du téléphone.
Internet, un secteur à part ?
Le CRTC
a annoncé le 17 mai 1999 sa décision de ne pas réglementer
le secteur et ce, afin de favoriser l’émergence des nouveaux
médias sur Internet. Estimant que la plus grande partie
des nouveaux médias est de nature alphanumérique et personnalisable
au gré de l’utilisateur et que sans réglementation, cette
industrie est dynamique et hautement concurrentielle, les
membres du CRTC
ont considéré que les «nouveaux médias» n’étaient pas des
médias de masse et qu’en conséquence, ils se situaient hors
de son champ de législation des médias destinés au grand
public. Les membres ont ajouté que les problèmes reliés
au contenu offensant ou illégal pouvaient être résolus par
des outils plus adéquats comme le Code
criminel canadien, la Charte
des droits et libertés, l’autoréglementation
de l’industrie, divers logiciels de filtrage du contenu
et une sensibilisation accrue aux médias.
Certains se demandent si cette nouvelle
décision du CRTC
ne risque pas de favoriser les intérêts des industriels
au détriment de l’intérêt public. Bien qu’il soit souvent
présenté comme étant très décentralisé, le «Net» peut en
effet donner lieu à la concentration du capital. Au Québec,
deux conglomérats, Quebecor
Media (Vidéotron et Quebecor)
et Bell,
se disputent le marché de la Toile en signant des alliances
ou en acquérant au moins une entreprise dans les secteurs
suivants : portail généraliste, divertissement, chaîne
de télévision, intégration multimédia et/ou informatique,
journal quotidien, hebdomadaire urbain, accès Internet haute
vitesse.
À cet égard, Vidéotron
a une participation de 27% dans Netgraphe
(qui édite notamment le portail «InfiniT»,
le répertoire «La
Toile du Québec» et «Multimédium»),
contrôle le réseau de télévision TVA
(qui a lui aussi 27% de Netgraphe),
a mis la main sur les magazines de Trustar (son futur pôle
de divertissement) et s'est alliée avec le quotidien La Presse.
Quebecor
édite les portails Canoe
et Canoë,
les sites IciMontréal et IciQuébec,
possède la chaîne Télévision
Quatre Saisons, la firme de solutions d’affaires
électroniques Nurun
(ex-Informission/Intellia), les quotidiens Le Journal
de Montréal et Le Journal
de Québec, une filiale de magazines (Publicor)
et l’hebdomadaire Ici. Ne lui manquait plus qu’une entreprise
d’accès haute-vitesse à l’Internet et elle l’obtiendra sous
peu avec l’acquisition de Videotron.
Bell, qui a créé le portail Sympatico, a lancé un nouveau Sympatico-Lycos
en collaboration avec le portail états-unien Lycos,
édite les sites d’information et de divertissement Montrealplus.ca
et Quebecplus.ca, vient d’acquérir la chaîne de télévision
CTV
en plus de se lancer dans les chaînes spécialisées, contrôle
45% de l’entreprise d’intégration informatique CGI
(via la maison-mère BCE),
s’est lié à l’hebdomadaire montréalais Voir
et possède Bell Nexxia (accès Internet). Ne lui manquait
qu’un quotidien, qu’elle vient d’obtenir tout récemment
en créant avecle groupe de presse Thompson (qui possède le Globe and Mail) un nouveau géant des communications.
À l’échelle québécoise, un seul grand éditeur
a jusqu’à maintenant résisté à la logique de la concentration :
Invention
Media, qui a lancé le réseau «Branchez-vous !» :
les portails «Branchez-vous !» et «Branchez-vous !
Europe», les cybermédias «Bénéfice.net»
et «MesNouvelles.com», le service de courrier électronique
«MonCourrier.com» ainsi que les sites spécialisés «Annoncez !», «Jouez !»,
«Magasinez !» et plusieurs autres.
Restera-t-il indépendant longtemps alors
que nous avons assisté au cours de la première moitié du
mois de juin 2000 à l’une des fusions les plus importantes
du secteur des communications, celle entre le groupe français
Vivendi et le groupe canadien Seagram, le chiffre d’affaires combiné des deux groupes
étant d’environ 51 milliards de dollars états-uniens ?
Seul l’avenir le dira…
Novembre 2000
Références
Centre d’études sur les médias http://www.cem.ulaval.ca/
Marc Raboy avec la collaboration de Geneviève
Grimard, Les médias québécois: presse, radio, télévision,
inforoute,2e édition,Gaëtan Morin Éditeur, Montréal, 2000.
Tremblay, Gaëtan (dir.) Les industries de
la culture et de la communication au Québec et au Canada,
Presses de l’Université du Québec et Télé-Université, collection
Communication et société, 1990. |